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CE BAR QUI N'EXISTE SUR AUCUNE CARTE



C'était une de ces journées de tempête comme il y en a beaucoup sur la Pointe du Raz en février. La houle se formait au loin, courbée par des vents fous chargés d'embruns. Les vagues habillées d'une épaisse et lourde écume blanche s'abattaient avec une violence démesurée contre les falaises. Elles ne se laissaient même pas le temps de lécher les rochers qu'une autre succession décuplait de ses forces pour la rejoindre et tout engloutir, dans un lourd fracas lancinant. Je prenais plaisir à me tenir là, observant ce chaos et comparant à chaque fois la hauteur des gerbes d'eau salée qui montaient pour redescendre en un coup de fouet. Et c'est là que je la vis. Je remarquais une pancarte de bois au bout de laquelle pendait une lampe à pétrole qui se balançait au rythme des bourrasques. Elle indiquait l'entrée d'une excavation en contrebas et arborait trois lettres pleines de promesses : B.A.R. : bar. Je tendais le bras dans cette direction pour expliquer mon étrange découverte à J.

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"Viens, me dit-il, on descend". J'étais à peine sortie de ma surprise qu'il entamait déjà sa descente par un chemin qui semblait tracé pour arriver à l'entrée d'une grotte. Je distinguais beaucoup plus nettement le panneau du bar qui précisait maintenant "Ouvert les jours de tempête uniquement". Intriguée, je m'élançais dans la grotte éclairée par quelques lanternes qui faisaient danser des ombres et des formes sur les parois. Déjà, une rumeur  faite de musique et d'un brouhaha de voix nous parvenait, nous laissant une empreinte de doute au fond de nous.

Une lourde porte de teck abîmé était là, deux grosses poignées ornées d'un serpent de bronze en étaient les gardiens. Un regard échangé, un sourire et...

L'atmosphère bruyante faite des éclats de voix et de rires, des chants et des bris de verre embrumait presque totalement les notes de musique irlandaise aux accents de flamenco qui s'égrainaient calmement. Trois imposantes cheminées de pierre crépitaient, extirpant les complaintes aiguës du bois qui se consume. Il régnait une chaleur réconfortante après les successions d'averses et d'embruns au dehors. Le chêne massif du rebord disparaissait sous des cadres de toutes les formes, de toutes les couleurs. Ils renfermaient tour à tour les portraits des Rita Mistouko, les corps pleins de tâches sombres et de poussière des mécaniciens de la 214ème escadrille de la Boyington's Black Sheep, le regard effrayant de Baudelaire, le sourire de Bob Marley, et les mains frêles d'Edith Piaf. L'air respirait un parfum d'ambre mêlé à des notes de rose, de cire chaude et d'encens japonais. Sur chaque table, des petites bougies vacillaient dans des culots de bouteilles cassées, dans des coquillages, des pots de confiture. Le plafond accueillait six chandeliers en argent décorés de perles, de morceaux de verre colorés, d'éponges marines. La lumière filait en minces rayons discrets pour s'allanguir en un élégant vitrail, brillant at bariolé sur la parquet sombre. Les cires des bougies rouges, jaunes, vertes et mauves coulaient en une sculpture de stalactites colorées pleines de courbes éphémères.

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Le sol était jonché de tapis berbères en laine tissée, d'ouvrages en soie persans et de nattes japonaises. Les habitués s'installaient dans des canapés en velours vert, sur des chaises africaines noires d'ébène, au creux d'un fauteuil club ou sur des poufs au cuir tanné et vieilli de chèvre dont les coutures avaient éclaté depuis longtemps sous le joug des heures assis dessus. Nous fûmes à notre tour absorbés et engloutis par un tas de coussins indiens aux breloques argentées.  Un serveur nous salua en portugais et nous rapporta un Ti Punch rhum vieux et un verre de Montbazillac  avec un narguilé dont le tabac préparé avec patience s'évaporait en de douces notes volatiles de rose et de cannelle.

Allanguie, les yeux mi clos, je tirais de longues bouffées en essayant de faire des ronds de fumée lourde qui rejoignaient les murs tapissés de billets de monnaie étrangère laissés là en souvenir de passage. Dans l'angle face à nous se tenait imposante et douce une bibliothèque débordant d'ouvrages, de manuscrits, de carnets de voyage dont la couverture semblait éclater des photos et des croquis rajoutés au fil des pages. Je me plongeais dans la lecture des "Autres Fleurs de Bien" écrites par Baudelaire un soir de tempête dans cette grotte où tout semble possible.
 
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Le comptoir de zinc pliait sous des plateaux emplis de tapas, de pinchos espagnols, de tourtes crêtoises et de tajines parsemées de citrons confits, d'amandes effilées et d'olives. Derrière sur des étagères poussiéreuses se bousculaient bouteilles de vin et bombonnes de rhums aux fruits qui patientaient depuis des mois qu'on les goute. Et une vingtaine de fûts en perce desquels jaillissaient des jets de mousse brune, rousse, blanche et blonde.

Nous écoutâmes ensuite un gitan nous raconter l'histoire d'un endroit similaire à celui ci, dans lequel étaient servis des demis pamplemousses fortifiants après un verre de trop et où les gens oubliaient leur soirée en avalant un breuvage à base d'amande. Ceci dans le but de conserver à tout jamais secrète l'adresse de ce bar. Un vieillard nous raconta l'histoire d'un garçon qui avait le don d'insuffler la vie aux peintures et fresques murales. Il se rendit un jour à Florence et joua si bien qu'il disparut dans un tableau de pique nique céleste entre Zeus et Aphrodite. On dit qu'il se régale depuis de fruits cueillis dans une corne d'abondance.

Le calme planait, descendait et prenait peu à peu possession de chacun, tantôt allongé, assis ou appuyé contre le mur. Où étions nous cet après midi là ? Dans les bafonds de Lisbonne, la chaleur de Séville, la volupté de Fès, peu importe, nous étions ailleurs.

 

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P
<br /> Comme toujours je voyage avec toi! Merci pour cette escapade.<br /> <br /> <br />
L
<br /> Quel magnifique voyage ! Je suis sous le charme ...<br /> <br /> <br />
D
<br /> Merci, la bière y était bonne en effet...<br /> <br /> <br />
K
<br /> BAR.... Et je l'ai raté ?! Ah, mais ça j'y retourne dès qu'une tempête se lève... et on est en février, le mois des tempêtes. Je ne devrais donc pas attendre longtemps !<br /> Merci pour cette escapade pleine de sel.<br /> A très bientôt... un autre BAR sera ouvert à la maison !<br /> Bisous, bisous ma Dine.<br /> <br /> <br />
A
<br /> conte, rêve ou réalité ?<br /> Je ne saurais le dire, mais j'ai voyagé avec !<br /> Beau récit, on voudrait que ce soit vrai, et que jamais tu ne révèles l'adresse, on voudrait essayer de chercher, soi même, ce bar un jour de tempête...<br /> <br /> Bisous Dine<br /> (que tu es belle avec des fleurs dans tes cheveux!)<br /> <br /> <br />